Les colibris s’envolent

« – Où étais-tu ?

– Dehors, marcher ».

Il était frigorifié. La longue marche du retour avait permis au froid de transpercer ses épaisseurs textiles et pénétrer sa chair, il grelottait en passant le seuil de la porte. Elle était réveillée ; elle s’était habillée, sommairement, mais elle s’était habillée. Remisés la chemise de nuit ou le pyjama. Ce fut sans doute le premier signe d’alerte qui vint frapper aux portes de sa conscience.

Elle l’attendait dans le salon, sur le canapé pourpre ; elle s’occupait à dessiner. Un colibri. Un de ses oiseaux fétiches.

Elle l’avait questionné sur sa localisation antécédente sans lever les yeux de son esquisse, en ralentissant juste un brin son griffonnage. A sa réponse, elle dirigea son regard en hauteur, vers lui, toujours debout dans l’embrasure de la porte. Dès qu’il le croisa, ses frissons reprirent de plus belle. C’était un drôle de regard, un drôle de regard triste, un drôle de regard de tragédienne. Il sentit une étincelle dans son cœur. Cette fois sa conscience entendait nettement la perturbation. Zone de turbulences.

« – Ça ne va pas ? d’une question rhétorique, elle entamait le processus.

– Si, si, bien sûr… Juste envie de marcher c’est tout. Je n’arrivais plus à dormir.

– Pourquoi ? Pourquoi juste envie de marcher ? Sans moi, comme d’habitude. Chaque samedi, tous les matins, c’est ce que tu fais. Tu tournes en rond, tu t’en rends compte ? Pour avoir l’impression d’avancer… Et en plus tu le fais seul. Tu aimes ça ? Tu aimes être à peine plus qu’un poisson dans un bocal ?

– Alors qu’est-ce que ça changerait au problème de t’inviter. On serait juste deux poissons.

– Je ne veux pas marcher avec toi ; pas quand il fait froid, pas quand tout le monde dort. Je veux faire mieux avec toi. Mais tu n’as pas la moindre idée de ce que mieux, pourrait être. »

Avoir des amis. De l’argent. Voyager. Ça semblait déjà pas mal.

Mieux que tous ces jours gris et silencieux.

 

« Je pense que tu ne sauras jamais. »

C’était le coup de boutoir. Les habits, le regard, le jamais. Une funeste triade. Il en était désormais certain, sûr et convaincu ; positif que ce griffonnage nerveux qui l’aidait à l’attendre avait fini par se métamorphoser en autre chose, avec le temps. Frottez fort et longtemps, une étincelle apparaîtra, le feu naîtra, les ailes se déploieront. Ce colibri quittait le nid.

« – Qu’est-ce que tu veux de moi ? sortirent les mots, comme une réponse automatique, conditionnée par trop de scènes de rupture filmographiques englouties.

– Je ne sais pas ce que je veux de toi. Plus rien, je suppose…

J’ai attendu, longtemps, que tu finisses de tourner sur toi-même. Je me suis dit que c’était une phase, que tu t’apaiserais avec les années. J’ai essayé de te ralentir, de te pointer dans une direction. Tu n’as pas de direction, toujours pas. Pourtant j’ai eu tant d’espoir.

Tes soubresauts, tes fulgurances, c’est mignon au premier regard, puis ça devient troublant, séduisant, attachant. On en vient à penser que c’est une valse, que tu danses comme un ange, une valse perdue pour dégourdir tes ailes millénaires.

Jusqu’à ce que tu commences à rentrer dans les murs. On se dit que tu es blessé, un ange blessé, mais qu’en t’aimant, en t’aimant pour que tu aimes la Vie, tu l’aimeras à nouveau, tu guériras. Mais le mal est profond. Plus on change tes bandages, plus tu mords profondément dans la chair.

Ce n’est pas une valse que tu danses. Ce ne sont pas des blessures, que tu portes. Tu es un derviche maudit. Tu changes de pied, parfois, et ton nouvel appui fait illusion quelques temps, mais tu ne changes jamais d’angle. Tu vois toujours les mêmes perspectives, les mêmes paysages, les mêmes échappatoires ; certaines nuits, tard le soir, je jurerais que tu baves de rage et d’acharnement à tourner toujours plus vite, toujours plus immobile. Tu t’appliques tant à rester en place…

 

– Je peux changer ; plaça-t-il pour signaler sa présence, plus qu’en y croyant.

– C’est ce que je croyais au début, oui, et c’est ce qu’elles croiront toutes après moi. Mais c’est ta personne, cette rotation sempiternelle. Je ne pourrais jamais te freiner, seulement te causer de la peine. C’est le tournis que tu causes qui te rend beau. »

Rirait bien qui rairait le dernier. Elle ne pouvait pas se douter qu’il avait un plan pour arrêter de tourner. Sans doute même qu’elle l’aimerait à nouveau, si elle le voyait en œuvre, ce magnifique plan. Mais ce n’est pas possible.

Dévoiler le plan, la reprendre, c’est hors de question. Elle l’empêcherait de le mener. Ce n’est pas un plan de gens heureux. C’est un plan de gamin des rues, c’est un plan de bête abandonnée.

 

« – Qu’est-ce que tu en penses toi ?  Tu ne dis rien, tu te reconnais je suppose…

– Non… Pas du tout ! (mensonge) Je-je suis désolé si je t’ai renvoyé cette impression… On va quelque part, tous. J’en suis sûr. C’est une horrible chose à dire à quelqu’un, qu’il ne va nulle part. C’est plein de haine.

– Vive la haine. L’amour est mort, vive la haine, ou sinon je ne me détacherais jamais de toi.

Tu n’as jamais pu t’engager sur un chemin avec moi. Tu me l’as dit. Alors prépare-toi à dériver, sans direction, si c’est ce que tu veux. »

 

C’était ses mots les plus théâtraux, si c’est l’effet qu’elle recherchait. Elle fit une pause pendant quelques secondes, s’assurant qu’il avait bien compris ses intentions.

Let us make war, since evidently, you have found peace intolerable.

Pourquoi lui évoquait-elle toujours des postures de la Rome conquérante dans ces discussions ? Pourquoi étaient-elles toujours un champ de bataille ?

Bien sûr qu’il avait compris de quoi il en retournait. Cette fois, ça y est, il était seul et nu dans ces eaux froides. Elle lui donnait toujours une direction, quoi qu’elle en dise. Elle l’empêchait de sombrer.

Encore une fois, en désespoir de cause, trahi par son propre esprit, il n’aspirait plus qu’à se tourner vers elle. Mais autour de lui, rien désormais. L’affreux miroir réfléchissant de ses pensées, grotesquement déformées. C’est un étrange et horrible chapiteau que ce célibat qui s’annonce.

«  – Je te laisserai quelques jours pour chercher un appartement. En attendant, tu dormiras sur le canapé, tu comprends j’espère. »

Et aussi subitement, avec la même tristesse contenue et froide résignation qui avaient accompagnées l’ascension de son regard, elle retourna à son croquis. Ses ailes voletaient avec plus d’assurance, maintenant. Elle pouvait fendre l’air.

Elle pouvait prendre son envol.

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