Des rêves et du Lynch

La saison 1 de Twin Peaks s’achève dans la fumée et la poudre, par le plus osé des retournements de situation dans une constellation d’épisodes qui n’en étaient pourtant pas avares.

Cette vague impression que TwinPi a inventé le cliffhanger

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PIOW

La seconde saison me promet apparemment une perte assez nette de qualité à partir de l’épisode sept jusqu’au dernier : bigre, sacré gouffre. Perte qualitative qui correspondrait au retrait de David Lynch des affaires courantes, qui ne serait revenu que pour le final de la saison. Qui est lui vanté un peu partout comme absolument dantesque.

La série risque de perdre beaucoup en intérêt sans le côté spirituel et onirique de l’agent Cooper, qui est n’est autre que l’alter-ego enquêteur du réalisateur himself. Un chercheur d’indices, toujours prompt à investiguer autant en lui qu’en dehors.

L’homme a du génie quand il rêve

Disait Kurosawa.

C’est sans doute seulement à l’aube de cette maxime qu’on peut juger du talent lynchéen. L’homme a bâti sa carrière, son œuvre sur l’exploration du rêvé. Il tire d’ailleurs fréquemment ses diverses inspirations (cinématographiques, musicales) de ses propres rêves : il parle de « poissons » qu’il faut remonter à la surface. Parfois, ce sont de petits poissons, ça fait une chanson. Parfois, de gros poissons, qui nourrissent des films entiers ; l’exemple le plus célèbre étant sans doute Mulholland Drive.

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Naomi Watts, cette schtroumpfette née

Lynch base sa mise en scène sur la puissance visuelle et sur l’association d’idées, qui tiennent souvent du subconscient. Les dialogues sont généralement peu nombreux dans ses films, et les mécanismes narratifs pourtant complexes, ce qui donne généralement ce qu’on peut qualifier de « films à énigmes »… En passant à côté de leur sens premier.

Une clef, en chemin. A propos de la psychologie, l’avis du bonhomme : « It’s better not to know so much about what things mean or how they might be interpreted or you’ll be too afraid to let things keep happening. »

Sa doctrine est de ne pas se préoccuper outre-mesure de la signification des choses ou de l’interprétation qu’on peut leur donner, sous peine d’avoir trop peur de laisser les choses se produire, naturellement.

Une vision primale, pure, du rêve. Le plus important n’est pas tant ce qu’il veut dire ou ce qu’on peut en faire, c’est déjà de l’expérimenter. Ensuite, Lynch le transcende en repêchant dans son système limbique pour transformer en Art, le déconstruit pour reformuler plus puissamment.

Why are there people like Frank ?

Prenons Blue Velvet (dont je ne suis pas sûr que l’inspiration vienne d’un rêve).

Le mythe du teen-movie y est détricoté en reprenant les codes du genre mais en les dépassant dès la scène d’ouverture, en indiquant que ce film ne s’intéresserait pas aux apparences (la vie quotidienne) mais aux terreurs qui rampent en-dessous (la nuit, les rêves, les cauchemars). L’innocence du personnage principal, toujours interprété par Kyle McLachlan et qu’on pourrait totalement assigner au rang de stand-in récurrent de Lynch (mais… attention aux interprétations), est bouleversée, violemment attaquée, par les éléments du monde qui ne font pas partie de sa matrice, qui sont autres (pensez : toutes les scènes avec des bouts de Dennis Hopper dedans).

Mais rien n’est expliqué. Ni le bien, ni le mal (tout ça m’est bien égal). Certains passages frisent le surréalisme, d’autres l’étreignent carrément. Mais rien n’a de sens.

Rien n’a de sens car Lynch tire sa narration et ses associations de sa profonde psyché, mais ne les impose à personne. Il les représente, sans chercher à faire de la pédagogie à leur propos. Lynch n’est pas un faiseur d’énigmes : c’est un passeur de spiritualité. Et alors tout prend son sens, pas le sens qu’un esprit qui se juge éclairé et éclaireur veut forcer en nous, mais son sens, le sens qu’on donne à ce qui nous a été transmis.

Il est d’ailleurs intéressant de noter que chez Lynch plus que chez n’importe quel autre réalisateur contemporain, la place accordée à l’écran noir est primordiale. Je n’ai plus les chiffres exacts en tête, mais cumulés, on atteint sur certains films plusieurs minutes d’écrans strictement noirs ! Avec à la limite, un fond sonore ou musical, parfois, pas toujours.

Là aussi, le message est le même. Cherchez en vous. Je ne peux qu’évoquer ainsi ce que j’ai ressenti au fond de moi, primalement, inconsciemment. Prenez quelques secondes pour y réfléchir, projetez quelques images qui viennent de naître en vous, et continuons l’exploration.

Cette œuvre, cet homme, sont à la recherche constante en lui de ces dichotomies qui peuplent malheureusement notre monde, de ses Beautés et ses Laideurs, et comment les deux s’entrechoquent et nous laissent souvent perplexes et apeurés dans les zones grises entre. Parce qu’elle est personnelle, intimement personnelle, et qu’elle s’affranchit des structures les plus conventionnellement codifiées (narratives) pour explorer des univers plus libres (la « logique des rêves »), l’œuvre de Lynch est magnifiquement universelle.

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In dreams… Littéralement

Carpe diem, by night

Alors comment devons-nous traiter nos rêves, nous, les mortels ?

Il est illusoire de vouloir les sublimer comme David, dans des proportions si abouties. Mais il existe deux leçons qu’on peut tirer de Twin Peaks (bon, non, il en existe des centaines, mais prenons la substantifique moelle : deux leçons).

La première : se faire un cadeau tous les jours. Ne pas le prévoir, juste laisser le moment arriver, et le saisir.

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La seconde : il est des Vérités en nous. Plus universelles qu’on ne le pense. A notre plus bas, à notre plus seul, nous pouvons toujours nous tourner vers cette spiritualité avec laquelle on peut communier, la nuit, loin des chemins balisés. Nous devons juste apprendre à écouter.

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