Let them out, if they should let them out

Les deux moments les plus touchants de Dark Bird is Home, le dernier album en date du suédois Kristian Matsson (The Tallest Man on Earth, ou un des plus grands songwriters de ce début de siècle), sont aussi, sans doute, les moins musicaux.

Il y a, dans l’ultime piste, éponyme, ce « oh, fuck » prononcé froidement, après avoir établi qu’il pensait que son mariage durerait « des millions d’années », mais que maintenant, il doit finalement « s’en aller ». Une réalisation froide que l’amour n’est pas la seule variable dans ce monde. Qu’il est éphémère ; qu’il mute ; qu’il meurt.

Et il y a ce soupir, irrépressible, après avoir contenu son chagrin pendant les trois/quarts de la plus courte et plus belle chanson de l’album, Singers. Une chanson écrite à propos de parties de pêche avec son grand-père, d’insomnies et de ce grand-père ; qui meurt.

All things must pass

Matsson a percé dès son premier album comme un ersatz de Dylan, au folk tout aussi sec mais plus imagé, surréaliste, marqué par ses racines quasi-polaires de la campagne suédoise. La voix, tout autant nasillarde mais plus maîtrisée que celle de Bob, finissait de conduire cette comparaison au home-run parfait.

Au cours de ses quatre albums, il a progressivement élargi son scope musical, passant à l’électrique pour le troisième, conviant le violon, le saxophone, le synthétiseur et le cor d’harmonie (si, si) pour celui-ci.

Il a posé sa voix, laissant filtrer de moins en moins d’air par son voile vélo-pharyngé.

Il a ancré son écriture plus proche de sa propre expérience, laissant de côté les allégories cryptiques de ses débuts pour convier dans son imaginaire son expérience ; ou plutôt, dans son expérience, son imaginaire.

La plus belle métamorphose en nouveau Paul Simon de ce côté-ci du bug de l’an 2000, donc.

Après sept ans de tournées incessantes, Matsson a à peu près simultanément perdu son grand-père, ressenti le besoin de reprendre racine dans sa terre natale en compagnie de sa femme, s’est rendu compte qu’elle aimait trop l’intérieur et la sérénité alors qu’il avait besoin de voyager, et a divorcé d’elle (j’extrapole peut-être, mais je doute qu’il lise le français, pas de risque si je romance un peu donc). Dark Bird is Home est l’acte d’un homme dévasté intérieurement. Il faut l’être pour s’imaginer, dans Sagres, futur conquérant du Nouveau Monde contraint de mettre fin à son grand Amour et regardant s’éloigner la côte portugaise, si seul et perclus de doutes dans sa caravelle.

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« Where I’m forced to find the still In a place you won’t be ’round »

Et au milieu de toutes ces chansons de divorces, qui hurlent à mon visage leurs similitudes avec ma propre rupture, c’est celle du deuil qui me coupe le plus profondément

Vient un temps où le chagrin est tel que toutes les recettes et tous les angles qui nous ont permis de faire face au chaos de la Vie jusqu’alors… cessent d’être fonctionnels. Un carrefour dantesque. Changer de perspective ou mourir, figurativement, voire de sa propre main.

« I’m in the shadows being you
Graying hair, random blues
Guess there’ll always be someone after »

« Guess we’re always in beginnings of our wildness to return
We rise into it and we feel a little lighter
Guess we’re always in the question of the things we never learn »

Grand-père Matsson, je ne t’ai jamais connu, pas plus que j’ai connu mes propres grand-pères. Mais j’ai connu ma mère, et j’apprends d’ailleurs à la connaître de mieux en mieux. J’ai connu la musique de ton petit-fils. Et je me connais moi, là aussi, de mieux en mieux.

Graying hair, random blues : les cheveux grisonnants, le blues foisonnant. On hérite tous du caractère de quelqu’un. Le réaliser est à la fois horrifiant et réconfortant.

J’ai, comme toi grand-père Matsson, comme toi Mère, l’impression de constamment devoir vaincre la sauvagerie en moi, l’ADN lointain d’un ours, qui ne rêve que d’hibernation et de coupure du monde des Hommes.

« Some said the night is here so sleep
But if they knew the way
How a weather builds in the silence »

Et ce sommeil qui ne vient pas, ce climat angoissant et non-dit qui naît quand l’ampoule meurt.

« Guess we’re always in destruction of the little things we’d learnt »

 

« I’m going to miss you now, alright

Guess I walk it somehow
Travel on to feel what is out there
It’s on the borders you will think
Just of all these goodbyes
And the memories of being looked after »

Le manque ; le doute ; les réponses ; les souvenirs ; la force. Ils viennent tous se percuter violemment dans cette petite ballade aigre-douce.

Singers – The Tallest Man on Earth

Et il faut être optimiste. Mais l’être prudemment. A dark weather always crawls in the silence.

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